capitaine56

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17/02/20, 12:42
 

L'horloge dans l'étoile (Articles)

Connaissez-vous Monsieur Seguin ?
Tous ceux qui ont répondu :
« Bien sûr, c’est le maître de Blanquette, la petite chèvre blanche qui s’est battue toute la nuit contre le loup et au matin le loup l’a mangée. » 
ont perdu.

Le Monsieur Seguin de mon histoire n’a jamais eu, à ma connaissance, de chèvre.
Il a eu des moteurs. Mais alors des tas de moteurs, des milliers de moteurs ! Ces moteurs vont nous emmener vers les « étoiles » et vers l’objet qui hante vos jours et vos nuit : la montre.
Aussi, accrochez-vous au volant, au manche à balai ou au guidon et laissez-moi vous raconter une histoire.

Notre Monsieur Seguin se prénommait Louis. Fils d’Augustin Seguin, industriel construisant, entre autres, du matériel ferroviaire, il voit le jour en 1869 à Saint Pierre la Palud près de Lyon. Son grand-père, Marc Seguin, apparenté à la famille Montgolfier, est un précurseur en matière de locomotion à vapeur ainsi qu’un visionnaire en matière d’aviation. Un tantinet utopiste au demeurant, il projette en 1846 la construction d’une sorte d’hélicoptère et fait breveter en 1869 un engin volant à quatre ailes battantes. Bon chien chasse de race et notre Louis poursuit brillamment des études techniques ; il sort en 1892 major de l’École Centrale des Arts et Manufactures. Trois ans plus tard il commence à construire des moteurs à essence pour l’industrie et pour la navigation.

L’un de ces moteurs, construit sous licence de la firme allemande Motorenfabrik Oberursel, a pour nom « GNOM », qui sera bien vite francisé en « Gnome ». En 1900, en association avec les frères Thévenin, la société « Gnome » propose des moteurs pour l’industrie et la navigation mais Marc Seguin, rejoint entre-temps par son demi-frère Laurent, comprend qu’il y a un grand avenir pour les entreprises qui proposeront des moteurs destinés à l’aviation.

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Celles qui sauront proposer des moteurs puissants, fiables et en même temps légers se tailleront la part du lion dans ce marché en pleine expansion. Après avoir étudié tous les aspects du problème, les frères Seguin s’orientent vers la production de moteurs rotatifs en étoile qui répondent au mieux au cahier des charges des avionneurs.

Le premier moteur, baptisé OMÉGA, est présenté en 1907. Sept cylindres en étoile, cinquante chevaux de puissance, il ne pèse que soixante quinze kilos, soit plus de deux fois moins que le V8 Antoinette et cinq fois moins que le moteur Wright !
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Et c’est parti ! De 3 moteurs en 1908 la production va monter jusqu’à 1400 unités en 1913. A cette date la gamme des moteurs Gnome comprend 6 moteurs en étoile et rencontre un grand succès tant en France qu’à l’étranger où ils sont construits sous licence en Russie, en Suède et en Allemagne.

Ce succès ne laisse pas la concurrence indifférente et attire en particulier l’attention d’un autre fabricant, en la personne de Louis Verdet, producteur des moteurs « Le Rhône », ainsi baptisés en souvenir de sa région de naissance. Louis Verdet est également un ingénieur de haute volée et ses inventions se révèlent tout à fait exceptionnelles. Il était évident que les deux hommes devaient se rencontrer.
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1914. C’est la guerre. Un engagement de fusion a été pris dès le mois de juin 1914 entre les deux entreprises. En janvier 1915, c’est chose faite et la Société Gnome et Rhône voit le jour. Louis Seguin a en charge les ventes, Louis Verdet les usines ; et elles tournent à plein les usines, non seulement en France, mais chez nombre de belligérants : l’Angleterre, l’Italie, les États Unis, mais aussi l’Autriche et l’Allemagne qui équipent une partie de leur aviation avec des moteurs construits sous licence. Ainsi, le célèbre triplan Fokker de l’as allemand Manfred Von Richthofen, surnommé le Baron Rouge, est-il équipé d’un de ces moteurs.
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Au cours des hostilités ce ne sont pas moins de 19 000 moteurs rotatifs que la société Gnome et Rhône aura construits.

En janvier 1918, Louis Seguin est emporté, comme des millions de victimes, par la grippe espagnole, suivi par son associé Louis Verdet qui décédera trois jours avant la signature de l’armistice du 11 novembre . Ils laissent derrière eux une fortune colossale. Après quelques errements dus à la chute brutale des commandes de moteurs d’avion, errements qui coûtent des millions de francs, l’entreprise reprend son essor en axant son activité sur deux pôles : l’aviation, bien sûr, et la motocyclette.

Premier constructeur mondial de moteurs d’avions, Gnome et Rhône développe une gamme de motos en s’appuyant au départ sur une marque britannique, ABC. Cette marque va bientôt disparaître, dévorée par le loup Gnome et Rhône et les motos portant ce nom prestigieux vont dominer les routes françaises jusqu’à la fin des années 1950, qui verront cesser toute activité sous cette appellation, bien après que la branche aviation ait été intégrée, à la fin du conflit, au nouveau groupe connu sous le nom de SNECMA.

Mais revenons quelques années en arrière, à l’apogée de la marque. A la veille de la Seconde Guerre Mondiale, le service publicité de la société décide de récompenser d’une façon visible et valorisante aux yeux de la clientèle ses meilleurs concessionnaires et agents distributeurs. De cette idée, va découler l’apparition d’un objet qu’enfin je vous dévoile après ce long mais indispensable préambule :

L’horloge Gnome et Rhône

Elle se présente sous la forme stylisée d’un moteur rotatif en étoile à sept cylindres d’un diamètre de trente centimètres en fonte d’aluminium, portant en son centre une montre de marque Jaeger. Les caractéristiques sont très précises :
-Montre Jaeger à fond blanc,
-Tiges de culbuteurs détachables,
-Couleurs : noir, vert, argent et or,
-Sigle Gnome et Rhône à la partie supérieure,
-Lettre K en bas , correspondant à l’usine Kellerman où la pendule est fondue.
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La pièce de un euro donne l’échelle

Remise aux heureux bénéficiaires à partir de Noël 1938, elle sera suivie par la réalisation d’un baromètre reprenant la même présentation.
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Le baromètre est de la marque allemande Lufft.
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D’où sortent les modèles que je viens de vous présenter ?

Il existe, au fin fond de l’Argoat (pour les non-bretonnant, la Bretagne de l’intérieur, par opposition à l’Armor, la Bretagne de la mer) un retraité de mes amis qui collectionne.
Rien d’étonnant à cela, me direz-vous. Ne sommes-nous pas nous-mêmes des collectionneurs acharnés ?
Oui mais lui, ce sont les motos qu’il amasse et plus particulièrement, vous vous en doutez, les Gnome et Rhône. Vingt deux, qu’il en possède, vingt deux ! Chiffre parfaitement raccord à la marque étant donné l’utilisation pendant de longues années de ces bécanes par notre Gendarmerie Nationale…
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Ces vingt deux engins ne sont pas toutes dans le meilleur état de conservation, loin s’en faut, mais celles qu’il a restaurées de ses mains valent le détour, voyez plutôt :

Avant :
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Pendant:
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Une autre, en finition :
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Une dernière, pour la route :
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Pas mal, non ? On dirait presque du Madman…

C’est mon motard qui m’a amené la fameuse pendule et son compagnon le baromètre car, s’il en connaît un rayon en matière de deux roues motorisées, il n’est pas vraiment calé en matière d’horlogerie. Il a pourtant bricolé de ses mains ce petit truc, mais ce n’est que la récupération d’un réveil sur lequel il a collé le logo de sa marque chérie :
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Revenons à notre pendule . Lorsqu’elle a été achetée sur eBay, elle avait bien piètre figure. En voici deux images après démontage :
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La montre Jaeger est vite confiée à l’horloger chargé de lui redonner vie et là, paf ! Celui-ci oublie de photographier la malheureuse, donc description manuscrite du chantier :

-Cadran sale
-Aiguilles oxydées
-Verre inadapté
-Mouvement aussi sale que le cadran

Opération :
-Rhabillage complet
-Nettoyage du cadran
-Aiguilles polies et bleuies
-Pose d’un nouveau verre

Pendant ce temps, le motocycliste, nettoie, ponce et repeint les cylindres et les culbuteurs aux couleurs d’origine
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Le tout est remonté et voilà le travail :
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La même, de dos, avec les vis de fixation et la commande d'avance-retard.
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Les aiguilles et le cadran restaurés :
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Décor chemin de fer, aiguilles lances, c’est sobre mais classieux.

Comment cela fonctionne-t-il? Comme une montre de tableau de bord de voiture, dont Jaeger est un grand spécialiste.

La mise à l’heure s’effectue à l’aide de cette couronne, en tournant dans le sens anti-horaire :
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La même couronne permet le réglage de l’heure après avoir été tirée. Comme votre montre-bracelet, quoi. Quant au réglage fin, il est un peu plus difficile, la commande étant inaccessible sans avoir au préalable décroché la pendule de son support. L’homme de l’art nous a affirmé que ce réglage ne sera que rarement nécessaire. Acceptons-en l’augure…
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Ne trouvez-vous pas cet engin sympathique ?

Encore un point intéressant :

Nul ne sait combien de ces pendules furent fabriquées, mais elles firent l’objet de copies, comme nos plus belles Roro, en voici des preuves parmi d’autres, piochées chez l’un des piliers du club Gnome et Rhône.
Ici, la marque a disparu, le K de Kellerman également :
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Là, c’est carrément le nom qui a disparu :
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Étonnant, non ?

Certaines de ces pendules apparurent également avec un cadran noir, ce qui ne figurait pas au cahier des charges initial, mais il est possible qu’il s’agisse de modèles « tardifs » ou de remise en état avec des cadrans de remplacement.

Aujourd’hui, pareille pendule se négocie aux alentours de 500 euros, voire plus en fonction de l’état général. Les amateurs s’efforcent, bien sûr, de réunir pendule et baromètre, ce qu’a réussi mon petit camarade et j’en suis bien heureux pour lui :
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Allez ! Bonne route !
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Sources:
- « Gnome et Rhône, l’histoire des motocyclettes », auteur Daniel David, documentation Alain Chapeau, rédaction Stéphane Clergerie
-La gazette de l’Amicale Gnome et Rhône
-Collection Marc Testé du Bellay

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Si Dieu existe, il a intérêt à avoir une bonne excuse (W. Allen)

Philémon

17/02/20, 13:05

@ capitaine56
 

L'horloge dans l'étoile

Salut P'tit Gars,

D'abord un commentaire sans meuleuse d'angle: magnifique post !

Puis une question...

Le Seguin en question, serait-ce celui de la locomotive ?

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Qui a inspiré, sur demande de l'acquéreur, Christophe dans la création du rotor de "La Seguin"; cette montre...

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Merci, mon gars !

Philémon, toujours dévoué.

capitaine56

Page d'accueilToujours près de la mer,
17/02/20, 13:46

@ Philémon
 

L'horloge dans l'étoile

Celui de la locomotive, c'était son Grand Papa, Marc Seguin, né en 1786, décédé en 1875, fils de Marc François Seguin et de Marie Augustine Montgolfier, de la famille des aéronautes.
Le Papa, s'il n'a jamais volé, a été tenté par la conquête de l'air, et notre Louis y est parvenu.

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Si Dieu existe, il a intérêt à avoir une bonne excuse (W. Allen)

alemmar
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Page d'accueil17/02/20, 13:15

@ capitaine56
 

L'horloge dans l'étoile

:Laporte:

ça c'est du post documenté et original où je ne m'y connais point!
Très intéressante synergie mécanique à cette époque où tout était à inventer.

L'objet en lui-même a une esthétique bien particulière ( je comprends madame) mais un côté "collector" évident pour les fans.

Belle remise en état!

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Tempus et circenses

http://watchphotosblog.eklablog.com/accueil-c24620802

nonosore

17/02/20, 15:02

@ capitaine56
 

L'horloge dans l'étoile

Merci pour la présentation, une belle pièce pour un atelier qui doit être passionnant à parcourir!

winder
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17/02/20, 17:58
(Modifié par winder
le 17/02/20, 18:19)


@ capitaine56
 

L'horloge dans l'étoile

Pour les cadrans j'ai pas;
Par contre il me reste la photo de la Gnome Rhône de mon oncle juste après guerre.
Un belle pièce qui me faisait rêver!
Gnome rhone n'est pas tout à fait mort puisqu'à l'issue de différents regroupements c'est devenu la Snecma puis le groupe Safran aujourd'hui … donc toujours la tète dans les étoiles
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28800-2

Page d'accueil17/02/20, 18:34

@ capitaine56
 

L'horloge dans l'étoile

On va s'éloigner fort du sujet.
Il y a une chose qui m'a toujours étonnée avec les moteurs étoile.
Les mitrailleuses dans le nez des avions WW2 tiraient à travers l'hélice sans que les projectiles ne touchent les pâles.
C'est un mystère

capitaine56

Page d'accueilToujours près de la mer,
17/02/20, 19:41

@ 28800-2
 

L'horloge dans l'étoile

» C'est un mystère
Non, c'est de la synchronisation purement mécanique et cela a commencé dès 1915, au début de la première guerre mondiale sur les avions Fokker.

Cela dit, mon petit camarade vient de me passer quelques photos de montres Jaeger équipant des motos Gnome et Rhône. Comme on n'est pas hors sujet, je vous les transmets ainsi que les images de sa R4D. Du vrai Madman, comme je le disais.
Avant:
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Après:
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Et les montres:
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En outre, je me suis fait taper sur les doigts, parce qu'au début, on ne disait pas Gnome et Rhône, mais Gnome et LE Rhône
Dont acte. A l'avenir je ferai attention, car la Gendarmerie m'a à l'œil
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Collection Marc Testé du Bellay

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Si Dieu existe, il a intérêt à avoir une bonne excuse (W. Allen)

Montres1
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Bruxelles - BE,
19/02/20, 15:25

@ capitaine56
 

L'horloge dans l'étoile

Merci pour ce post Capitaine, toujours intéressant d'aborder l'horlogerie sous un angle différent !
:ok:

pierrounet

19/02/20, 21:14

@ capitaine56
 

L'horloge dans l'étoile

Du pur "Capitaine56"...
Un régal, comme d'hab...
Un grand merci pour ce travail qui, vu de ma fenêtre, me semble harassant...

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