FEVRIER (Articles)

posté par capitaine56 , Toujours près de la mer, 14/12/22, 19:18

En voilà un titre bizarre !
Mais chacun sait ici que le Capitaine est un peu fou dans sa tête, alors...




Avant-propos :
A l’origine, ce texte ne devait paraître qu’après la disparition du sujet principal.
Malheureusement, des événements indépendants de ma volonté m’amènent, par précaution personnelle à l’éditer dès maintenant, avec l’espoir que le héros de cette histoire vraie me pardonnera...

Compte-tenu de la longueur du texte, celui-ci sera divisé en trois chapitres




février ...

« Ah, vous savez, mon ami, depuis bien longtemps, je déteste le mois de février ! A chacun des premiers jours de ce mois, je vis et revis la même aventure. Permettez que je vous raconte :

14 février 1945

Je suis aux commandes de mon fidèle bombardier Avro Lancaster. Depuis que je pilote cet avion, notre cible principale a été Hambourg et son port. Missions routinières, sans cesse répétées. Trajet connu, cibles connues, la flak toujours redoutable et parfois la chasse de nuit de la Luftwaffe. Mais aujourd’hui…

Aujourd’hui, la mission nous a menés beaucoup plus loin, au cœur de l’Allemagne, très loin à l’est, vers une nouvelle cible jamais encore visée. Cela ne nous a nullement réjoui : je reviens, nous revenons de bombarder Dresde au sein de la première vague des avions de la Royal Air Force, au cours de la nuit du 13 au 14. Deux cent quarante trois bombardiers ! Mon appareil était chargé de bombes explosives de très forte puissance. Derrière nous, se sont succédées la seconde vague de la RAF, puis celles de l’USAAF (United States Army Air Forces), dont les avions emportent, pour plus de la moitié, des milliers de bombes incendiaires. Près de mille trois cents appareils ! Imaginez-vous cela ? Par la volonté de Winston Churchill, désireux, à ce que nous avons cru comprendre, d’impressionner les Soviétiques qui progressent irrésistiblement vers l’ouest un peu trop vite à son goût, une pluie de bombes s’est abattue, sans discontinuer, sans aucune riposte, deux jours et une nuit durant, sur une foule innombrable composée pour l’essentiel de civils désarmés, de réfugiés fuyant devant l’Armée Rouge, déclenchant une terrifiante tornade de feu et un abominable et inutile massacre.

J’ai 20 ans et j’ai participé à cette tuerie …

Et c’était ma dernière mission de guerre…

Décembre 2022

En septembre, j’ai passé le cap de mes 98 ans et le souvenir est toujours présent, qui me hante ; à chacun des premiers jours de février, ma gorge se serre et les larmes me montent aux yeux. Quelle saloperie que la guerre …

Dresde … comment étais-je arrivé là ?

Novembre 1942.

Le dix de ce mois, les allemands envahissent la zone sud, dite « libre », après que les alliés aient libéré le Maroc et l’Algérie au début du mois. Le onze, les premières unités ennemies sont déjà là, sur les rives de la Méditerranée !

J’habite alors depuis quelques années, heureux et insouciant gamin, avec mes parents, à Monte Carlo, où travaille mon père, sommelier au célèbre hôtel de Paris, le plus coté, sans doute, de toute la côte d’Azur. Nous sommes arrivés dans la Principauté alors que je n’étais encore qu’un très jeune écolier. A l’école que je fréquente, j’ai comme camarade de jeux un certain Rainier, plus âgé que moi d’un peu plus d’un an. La seule différence entre nous, c’est qu’on le mène à l’école en voiture, tandis que j’y viens à pied et c’est bien car chaque jour, en rentrant chez moi, mon chemin passe devant la vitrine d’une des nombreuses joailleries qui parsèment toute la côte. Cette vitrine me fascine et je ne manque jamais de m’arrêter pour contempler les pierres précieuses et les gemmes qui y scintillent. Un soir, alors que je m’attarde peut-être davantage que les autres jours, l’artisan sort de sa boutique et me lance tout de go :

« entre donc ! »

Je ne me fais pas prier et mes visites au cher homme deviennent quotidiennes, au point qu’il prend l’habitude de me raccompagner chez mes parents, leur raconte mes haltes de chaque soir et les incite à m’inscrire dans une école spécialisée. Voilà comment naît une vocation ! A seize ans, je me retrouve à celle de Nice où suis assidûment les cours de gemmologie et de joaillerie. Deux années de bonheur s’écoulent, loin de la guerre et de ses tourments Mais voici l’occupation allemande ! La fin de ma liberté. La fin de ma jeunesse insouciante. Finis les beaux jours, oublié le temps, bien avant la guerre, où Louis Chiron me mettait, petit bonhomme, sur ses genoux pour faire un tour du circuit du Grand Prix de Monaco dont il avait été l’un des fondateurs.

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Louis Chiron


Les Allemands ? très peu pour moi ! Je viens de passer mon C.A.P., je pourrais faire semblant de ne pas les voir, mais non ! Grâce à une filière d’évasion, le réseau « Onyx » je parviens à gagner l’Algérie d’où, au sein d’un groupe de militaires canadiens ayant participé dans les rangs britanniques à l’Opération Torch, je pars vers l’Angleterre où j’envisage de rejoindre le Général de Gaulle. Onyx...un nom prédestiné pour un futur gemmologue !

En janvier 1943, je me trouve brièvement, ébloui, présenté au Grand Homme, mais le hasard, la chance, font que l’on me propose de m’engager dans la Royal Air Force, alors qu’il n’y a pas de place pour moi dans les Forces Aériennes Françaises Libres. Comment est-ce possible ? Souvenez-vous que je suis arrivé en Angleterre au milieu d’une bande de Canadiens, pour la plupart Québécois et francophones. Les Anglais m’assimilent à leur nationalité et hop : Quelque mois d’un stage pour le moins intensif pendant lesquels j’apprends à piloter, à sauter en parachute, ce qui me vaudra mes seules blessures « de guerre » car, poussé par un instructeur un peu trop pressé, je m’abîme les deux genoux lors d’un atterrissage mal maîtrisé, blessures que je traîne encore plus de 75 ans plus tard ! Qu’à cela ne tienne, me voici « Pilot Officer » et voici que l’on me confie, à moi, gamin à peine sorti de l’adolescence, les commandes de l’un de ces nombreux bombardiers Lancaster qui vont, chaque nuit, arroser la terre allemande d’une pluie de bombes.

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Quel engin que cet avion ! quatre moteurs Rolls Royce, sept membres d’équipage, 6350 kilos de bombes, 3000 kilomètres de rayon d’action et un ridicule armement de défense composé de mitrailleuses de 8mm. Notre équipage comprend sept membres de sept nationalités. Le navigateur, qui fait office de commandant de bord, est le seul britannique. Je suis le seul « québécois », pardon, Français.

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le tableau de bord de mon avion


Une seconde vie commence. J’ai 18 ans.

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FIN DU PREMIER CHAPITRE

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Je tiens beaucoup à ma montre, c'est mon Grand Père qui me l'a vendue sur son lit de mort (W. Allen)


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