L'affaire DATOFIX (Articles)

posté par capitaine56 Page d'accueil , Bretagne, 09/12/16, 19:21
(Modifié par capitaine56 le 09/12/16, 19:30)

Grâce au déterrage d'un précédent article sur les montres Record, je me décide à tenir une promesse faite à la fin de celui-ci. Une petite enquête sur un modèle réputé de la marque.

Nota : me refusant à utiliser les termes les plus galvaudés sur les différents fora, veuillez remarquer que j'éviterai systématiquement : « emblématique », « Graal » et autre « garde-temps ». Merci



Nous sommes en 1946. La seconde guerre mondiale vient à peine de se terminer. Pendant cette période, la manufacture Record a engrangé un maximum de gros sous en vendant ses montres militaires aux deux camps en présence. Privée de cette enviable clientèle, l'entreprise va se tourner de nouveau vers le marché privé.

Les projets sortent des cartons. Au premier salon de Bâle, les visiteurs découvrent en avant-première mondiale une nouveauté présentée par Record. Il s'agit d'un prototype, car ce n'est qu'en 1949 que cette montre originale sera à nouveau exposée au même salon et commercialisée dans la foulée.

Elle s'appelle « DATOFIX » et va faire beaucoup parler d'elle.

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Il y a beau temps que l'on connaît des montres indiquant les phases de lune, les dates, les jours, les mois. Il y a aussi bien longtemps que l'on connaît les chronographes. Qu'apporte donc cette jeune première, que les autres n'ont pas encore ?

Une finition soignée ? Certes, mais il y en a d'autres.

Un calibre robuste ? Que nenni, bien que solide, elle n'est pas la seule.

Des dimensions hors du commun ? Point du tout, au contraire.

Une disposition originale ? Bingo ! Vous avez gagné !

La Datofix « phase de lune » est la première montre-bracelet qui propose cette complication placée en haut du cadran.

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Pff, diront les septiques, la belle affaire !

D'accord, depuis lors cette disposition a été maintes fois reprise, en tout premier par Universal Genève

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Elles seront suivies par nombre d'autres, de De Béthune à Oris en passant par IWC, par exemple. Ou Seiko. Ou Frédérique Constant.

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Mon rêve passe...


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Bon ! Bon ! Bon ! D'accord ! C'est fini, oui ? Non mais alors ! La Datofix est la first one, voilà voilà voilà. Point.

En outre, elle dispose d'un calibre de manufacture. Si j'en crois le dictionnaire de l'horlogerie suisse, qui dit rarement des bêtises, il n'y a à cette époque que huit indépendants qui fabriquent l'ensemble de leurs calibres.

De là à affirmer que c'est la montre parfaite de l'époque, il y a un grand pas que je ne franchirai pas. D'autant que cette brave Datofix n'a pas que des qualités. Aussi pour faire preuve une nouvelle fois de ma parfaite impartialité, je commencerai par énumérer ses défauts.

D'abord, elle est petite : un boîtier de trente et un millimètres, s'il est dans les normes du moment, ce n'est pas bien gros. Au point qu'aujourd'hui, certains vendeurs n'hésitent pas à présenter ces petites choses comme étant des montres pour dame :

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Vu sur un célèbre site de vente dont le nom se termine par 24. Montre record Datofix pour dame, marché turc. Puisque je vous le dit !


Ensuite, le premier cadran est fort peu lisible. Le calibre qu'elle embarque a imposé une disposition des sous-compteurs trop près du centre. C'est pourquoi le premiers modèle n'est pas immédiatement commercialisé. On repense l'objet et on lui offre une présentation qui recueillera, espère-t-on, tous les suffrages. Néanmoins, comme il faut garder le sens du profit qui n'a jamais été oublié chez Record, on lance les deux cadrans en même temps. Pas de petits bénéfices.

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Enfin, la manufacture va commettre une erreur de marketing qu'elle va payer sur le long terme. Au prétexte de mieux exporter ses réalisations, elle va baptiser la « Datofix » d'un tas de noms qui vont finalement dérouter le chaland.

Par exemple :

Record Watch C° Datofix

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Record Genève Datofix

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Record tout court et SANS mention Datofix

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Bon, jusque là, ça va à peu près, mais ensuite...

Banner Datofix

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Hislon-Datofix-Record-Genève. Pourquoi faire simple ?

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Kingston Watches Datofix

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merci à FAM


Leroy Datofix

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Rivera Datofix

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Tourneau Datofix

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Pour tout arranger, certains en écrivent encore davantage, mais suppriment "Datofix":

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N'en jetez plus, la cour est pleine !

Comme vous ne l'ignorez pas si vous avez déjà lu le brillantissime article écrit par un fervent membre du forum Chronomania que je ne nommerai pas par pure modestie, seules quatre de ces marques appartiennent au groupe : Record, Record Genève, Record Watch C° et Rivera, ce qui fait déjà beaucoup.

Les autres sont des noms d'importateurs ou de distributeurs, voire de concurrents à qui l'on a permis d'utiliser l'appellation : Tourneau, par exemple, aux USA, ou Hislon qui est une marque déposée en 1953 par la manufacture Zila de la Chaux de Fonds, marque qui aujourd'hui survit apparemment sur le marché turc en embarquant des calibres chinois.

Je cite en particulier ces deux marques parce que sous le nom Datofix elles présentent des montres qui n'en ont pas la caractéristique originale : le cadran phase de lune à douze heures.

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Tourneau et Hislon Datofix phase de lune


Comment ça, je chipote ? Oui, sans doute, d'autant que les vrais de vrais de vrais Datofix n'ont pas toutes la phase de lune, que les montres pour dames ont évidemment la lune à sa place, en bas (c'est d'un goût!) alors...

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Vu sur eBay

D'autant aussi qu'il existera même des Datofix sans calendrier complet !

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Vu sur le bar d'en face


Vous imaginez le désarroi des éventuels acheteurs ?

M'étant muni de la loupe de Sherlock Holmes, de quelques savants ouvrages écrits par de grands connaisseurs de l'horlogerie en générale et des chronographes suisses en particulier, avec l'aide de l'ami Google et d'un grand nombre de sites horlogers français, suisses, britanniques ou américains, j'ai tenté de débrouiller l'écheveau des Datofix en plongeant dans la bouteille à l'encre (j'adore ces expressions toutes faites). Pas du gâteau, mais voilà ce qu'il m'est permis de vous présenter sans trop dire de bêtises.

Commençons par ce qui est le plus visible, le cadran, évidemment .

Voici quatre exemples :

Disposition de la première version :

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De la seconde :

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Seconde version commercialisée en même temps que la première!

De la troisième :

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Et la version phase de lune

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Ces cadrans (ceux que je vous présente sont des rééditions proposées sue eBay) ont des dimensions de 31 à 35 millimètres . Ceux de la première version ne mesuraient que 26,5 millimètres.

La position et la couleur du mot « Datofix »

En haut, en noir, horizontal

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En bas, en rouge, courbé

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La forme des aiguilles varie, mais l'index des jours porte (presque) toujours une flèche rouge

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Datofix marché Arabe


La forme et le matériau des boîtiers :

Tous sont circulaires, à l'exclusion des montres pour dames, vues plus haut, mais les anses et la décoration varient, de même que la taille et la forme des différents boutons de commandes. Certains, trop proéminents, me paraissent fort disgracieux, mais cet avis n'engage que moi.

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Ils sont proposés en plaqué or, acier et or.

Les dos :

La plupart ne portent qu'un numéro :

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Au début, pas de dos vissé. Ceux-ci apparaîtront tardivement avec un marquage plus détaillé

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Et enfin les calibres :

Version « date » seule », ce sont des modèles de fin de règne, avec des calibres automatiques de provenance extérieure

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ou mécanique, utilisant le bon vieux 022

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Modèle « dame » (phase de lune à six heures), calibre 76

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Modèle hommes, calibres 106 (existe en 16 et 17 rubis)

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calibre 107 et 107C (15, 16 et 17 rubis)

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Modèle « phase de lune »

Calibre Venus 150

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Et le meilleur pour la fin, phase de lune calibre Valjoux 88

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Voilà, vous dites-vous peut-être, le vieux est devenu gaga. Il nous montre pour finir une Datofix avec la lune à six heures !

Et bien oui. Tournant le dos à la création initiale, Record a embarqué des calibres de provenance extérieure : Venus 150, Venus 185, Valjoux 88, comme la magnifique petite chose ci-dessus avec ses sept aiguilles et ses trois sous-cadrans que l'on a vu sur la Tourneau !

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Alors, cette Datofix Venus 88 en est-elle vraiment une ?

Oui, puisque c'est écrit dessus.
Non, parce qu'elle n'a pas la lune à 12 heures.
Oui, puisque qu'elle est signée Record.
Non, parce que l'index des jours a une pointe noire et non pas rouge.

Cet embrouillamini va dégoûter les derniers acheteurs, vider les caisses pourtant initialement bien remplies et faire tomber tout cru l'outil de fabrication dans les bras de Longines. Triste fin, en vérité.

Heureusement, la Datofix n'a pas fini de faire parler d'elle. La cote remonte et si, il y a peu, on pouvait s'en offrir une pour une ridicule poignée de cerises, un bel exemplaire aujourd'hui a retrouvé une valeur tout à fait appréciable. Au point que...

Au point que nos amis de l' Empire du milieu proposent des répliques de Datofix. Mais oui ! Et au prix où l'on pouvait s'en offrir une vraie naguère.

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"Réplique" proposée sur internet


Ils sont forts, ces chinois !

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Rien ne sert de penser,
faut réfléchir avant.


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